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31
Mai
2008

La mariée n’était pas vierge, et la connerie prolifère

Vous avez forcément vu des reportages sur cette affaire: un homme demande l’annulation de son mariage car la mariée lui avait menti sur sa virginité. La mariée accepte cette demande, et le juge la valide en fondant sa décision sur l’article 180 du code civil.

Presque deux mois plus tard, Libération lance le bal de l’indignation collective. Forcément, un fait divers avec du sexe et des traditions islamiques ça ne peut que faire couler de l’encre! Et donc les médias s’emballent, les hommes et femmes politiques également, diverses associations en rajoutent et tous crient au scandale, à la négation des valeurs de la République, et bla et bla et bla.

Et si on évitait d’être cons, pour une fois?

Pour commencer, je suis prêt à parier que 99% de ceux qui crient au scandale n’ont pas lu le jugement. Et donc ces 99% d’empressés n’ont que très peu d’informations sur les faits, leur présentation par le demandeur (le marié), leur présentation par la mariée, et le raisonnement juridique.

Comme une telle lecture n’est pas très aisée, on préfèrera sans doute lire une explication de texte. Cela tombe bien: l’avocat-blogueur Maître Eolas en publie une! On y apprend que le jugement est une application intelligente de la loi.

Est-ce donc la loi qui est coupable, horrible, rétrograde? Il semblerait que non. L’article 180 du code civil, alinéa 2, sert régulièrement à annuler des mariages pour diverses raisons (la condition étant que si le problème avait été connu en amont, le mariage n’aurait pas été accepté par l’époux qui demande l’annulation). Parmi ces raisons, il y a l’impuissance et diverses incapacités sexuelles, ce qui pourrait soulever autant de questions que la question de la virginité, en cette époque de jouissance obligatoire. Les traditions rétrogrades exigent la virginité, et la modernité ambiante exige la performance sexuelle.

Mais je parlais d’éviter la connerie. Éviter la connerie, c’est faire preuve d’un peu de réserve quand on est mal informé. Et éviter de dénoncer un cas particulier comme un symbole dangereux ou une insulte à la République. Le cas particulier, c’est bon pour le journaux télévisés (hélas!), mais pour l’intelligence c’est un véritable piège. Méfiez-vous des cas particuliers, surtout de ceux que l’on vous sert en exemple (je ne vais pas vous apprendre les bases de la rhétorique et de la manipulation ;)).

Les journalistes pas toujours mauvais

Les responsables politiques — sauf Rachida Dati, réservée comme c’est son rôle de ministre de la justice — et beaucoup d’associations féministes ou de défense des droits de l’homme ont été minables sur ce coup-là. Par contre, les journalistes l’ont été un peu moins, et ont souvent fait preuve d’un minimum de professionnalisme. Il y aurait sans doute beaucoup à redire, mais ce n’est pas un fiasco total, loin de là.

Le principal tort des journalistes et d’avoir lancé une polémique inutile, et de s’être fait l’écho de toutes les réactions indignées. Donner moins de place à cette affaire pour commencer, puis donner moins de place aux réactions outrées, aurait été pas mal. Je ne sais pas si certains médias ont sollicité des réactions à droite et à gauche, sentant le bon coup médiatique. J’ose espérer que non, et que la plupart ont juste relayé des réactions arrivées spontanément après les premiers articles sur le sujet. Quoi qu’il en soit, j’ai vu quelques reportages et lu quelques articles qui étaient nuancés, et j’ai l’impression qu’un certain nombre de journalistes ont fait preuve de discernement.

Le meilleur article que j’ai lu sur le sujet est un article publié sur le journal en ligne Mediapart: Psychodrame national autour d’un mariage annulé à Lille. Le titre n’est pas très vendeur, mais il est conforme à la volonté du journal de proposer une information de qualité. Je vous encourage à le lire. (Mediapart est un journal indépendant, sans publicité, et accessible sur abonnement; l’article est en accès libre.)

L’intelligence de cette article, c’est aussi de délaisser ce fait divers (après avoir dessiné un panorama de l’affaire et de la polémique), pour se pencher sérieusement sur la question des pressions sur les jeunes femmes en France autour de la virginité. Ce n’est pas une étude complète sur la question, mais c’est un début de réflexion.

Mon avis, en résumé

  • Est-ce que cette décision de justice est une honte?

    Non. L’interprétation de la loi me semble correcte.

  • Est-ce que l’article 180 alinéa 2 du code civil est mauvais?

    Je n’en sais rien. Il ne me choque pas outre mesure.

  • Est-ce que le mari avait le droit d’estimer que la virginité est indispensable?

    Oui. Ça s’appelle la liberté d’opinion.

  • Mais ce n’est pas un peu rétrograde?

    Si. J’aurais tendance à dire que ce mec est un con. (Avec quelques réserves tout de même, ne connaissant pas les personnes impliquées.)

  • C’est donc bien un scandale!

    Non. Il y a des millions de cons en France, on ne va pas faire un scandale pour chacun d’entre eux. Il me semble important de combattre la connerie publique, la connerie influente, et en particulier la connerie au pouvoir. Et pendant qu’on s’attarde sur un cas particulier et insignifiant de connerie ordinaire, on délaisse le reste. Cet égarement de l’attention, cela s’appelle du bruit médiatique.

À vos commentaires!

N’hésitez pas à me retourner certains des «compliments» dont j’ai fleuri cet article. De préférence accompagnés d’arguments pertinents, si vous souhaitez me faire plaisir malgré tout. 😉

PS: les opinions exprimées n’engagent que leur auteur, etc.

Rajout du 1er juin: plus simple à suivre peut-être que Maître Eolas, Me Gilles Devers fait un point sur l’affaire et la loi. Limpide.

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Auteur de l'article : Tibert le Chat

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